lundi 18 février 2013

I comme Identification

Avez-vous déjà dit l'une ou plusieurs des phrases suivantes?:

A) Les enfants aiment ce livre car ils s'identifient facilement aux personnages.
B) 'A quel personnage tu t'identifies le plus dans ce livre?'
C) Il faut toujours avoir un personnage central auquel on peut s'identifier.
D) Ce livre est tellement bien qu'on entre vraiment dans la peau du personnage.

Si oui, vous êtes un dangereux psychopathe mangeur d'enfants, un croisement entre un ogre, Kronos et M le Maudit.

ça, c'est vous dans un bon jour.

L'identification, en critique de la littérature jeunesse, c'est ze concept qu'on déteste et dont les utilisations pédagogiques nous hérissent le poil. L'innocente question posée par les profs, libraires, bibliothécaires et parents aux enfants - 'Tu t'identifies plus à Petit Ours Brun ou à Marlaguette?' - nous fait souhaiter qu'une météorite russe leur éclate au-dessus de la tête et leur fasse exploser les verres des lunettes (oui bon on est pas trop cruels non plus hein).

C'est une question toxique parce que c'est une question qui ramène sans cesse l'enfant à des pratiques de lectures immatures et sans sophistication. On ne demanderait pas à un adulte s'il s'identifie à Raskolnikov, à Humbert Humbert ou à l'abbé Mouret. En fait, on méprise et on rit des adultes qui s'identifient à des personnages de fiction: on appelle 'bovarysme', d'après l'héroïne en question, la pratique de lecture obsessionnellement identificatoire associée surtout aux lecteurs et lectrices de littérature de genre. En bref, on plaint les adultes qui sont trop proches des personnages de fiction; qui n'ont pas la distance critique qu'une lecture non-naïve devrait développer.

Don Quichotte, autre adulte rendu guedin par le culte de 'l'identification'

Alors pourquoi on continue à mettre dans la tête des gamins que c'est ce qu'ils devraient faire? En leur posant cette question, on perpétue une certaine idée de la lecture: l'important dans un livre, c'est de trouver un ou plusieurs personnages pour s'identifier, pour se fondre. En fait, ce qu'on leur dit à demi-mot, c'est qu'il faut se trouver soi-même dans un texte. C'est un réflexe de lecture immature et narcissique.

Analysons un peu le processus d'identification. Qu'est-ce qu'on demande à un lecteur quand on lui demande s'il 's'identifie', s'il 'rentre dans la peau du personnage'? On lui demande simplement de se chercher soi-même dans le texte; de n'interpréter les faits et gestes de tel ou tel personnage qu'en tant qu'ils ont un rapport avec soi.

Mais la fiction est par excellence la recherche et la compréhension de l'altérité. Oui, bien sûr, cette altérité doit et peut avoir quelque chose à nous apprendre sur nous-mêmes; mais pas sans un décentrement initial et actif. Je ne dois pas m'identifier à un personnage, accepter cette posture facile et confortable, adhérer passivement à une perspective qui me semble familière. Je dois bien au contraire m'altérifier; rejeter le confort des ressemblances et célébrer les disjonctions entre mon identité en formation et celle des personnages. Je dois à tout prix garder une distance critique vis-à-vis des choix du personnages; comprendre que c'est possible que ce personnage que j'aime se trompe. Ce n'est pas 'moi dans le livre', ce personnage: c'est un tout-autre.

C'est là que l'ambivalence psychologique, les dilemmes éthiques, la multitude de petits précipices qui brisent le texte sont essentiels. Barthes parle de la jouissance qui 'clive' le lecteur, qui en fait un sujet secoué, incertain, auquel le texte refuse le confort comateux du simple 'plaisir' de lire.

Donc bien sûr il y a des textes qui jouent énormément sur 'l'identification' du lecteur (ahemTwilight) - mais en critique de la littérature jeunesse, ce n'est pas une caractéristique à célébrer. L'identification piège et étouffe le lecteur. Demander à un enfant de 's'identifier' à tel ou tel personnage, c'est resserrer le piège encore un peu plus.

Voilà pour aujourd'hui. On continue sur notre lancée mercredi en passant au J comme Je - ou la difficile question de la perspective narrative dans la littérature jeunesse.

3 commentaires:

  1. Je ris toujours lorsque je vous lis et je réfléchis aussi! :-) Merci!
    De nombreux adultes participent effectivement à cette image: il faut s'identifier à sa lecture et ils diffusent cette idée: l'identification est primordiale. Ce faisant, ils catégorisent l'acte de lire, la liberté qui s'y rattache et surtout l'idée même d'altérité, d'ouverture aux autres que pourtant ils demandent aux libraires et bibliothécaires: je veux des livres qui parlent de tolérance, d'ouverture aux autres, etc... Contradiction.
    De même, j'ai souvent bondi lorsqu'on me disait en librairie: c'est trop français (dans les termes). Par contre, on ne m'a jamais dit c'est trop russe, trop allemand.
    Certains adultes pensent que tout dans un livre doit être connu: lieux, vocabulaire, histoire, etc, pour intéresser un jeune lecteur. C'est faire fi de l'intelligence du lecteur. Et puis mince, quelle est donc cette idée que se frotter à l'inconnu en lecture ne donnerait pas le goût de lire ou d'aimer une histoire?

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    1. Oui! c'est très vrai cette histoire de contradiction, je n'y avais pas pensé.

      D'ailleurs c'est bien le problème dans les pays anglo-saxons - ils achètent très peu de livres étrangers, ou alors des livres très socioculturellement neutres (ex. Tobie Lolness) parce qu'ils ont peur que les lecteurs (enfants et adultes d'ailleurs) aient du mal à s'identifier. Je trouve ça ridicule. Moins on normalise les différences culturelles, plus elles existent. C'est justement dans l'enfance qu'on est le plus réceptif car tout est différent, de toute façon - ma maison de celle de ma grand-mère, ma famille de celle de mon ami. Si on réduit l'accès à ces différences, on dramatise tout.

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  2. Excellente remarque qui vient appuyer certaines de mes pensées! Merci Clementine pour cet article que je conserve;

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