dimanche 29 décembre 2013

2013 en lectures

Je pique à mon ex-directrice de thèse l'idée d'une petite rétrospective de mes lectures de l'année, plus ou moins organisée façon topten bestof du meilleur et du pire. Allez, on y go, en improvisé et sans trop y réfléchir:

1) Meilleur livre pour enfants en angliche dont j'ai hâte qu'il soit traduit en français pour que vous puissiez touszétoutes le lire parce que c'est un superbe ovni: Maggot Moon, Sally Gardner.

2) Meilleur gros pavé bien lourd où malgré le fait qu'il y a pas d'histoire et que les personnages sont complètement nunuches c'est absolument impossible de ne pas le lire compulsivement tellement c'est splendide: Le musée de l'innocence, Orhan Pamuk.

3) Meilleur grand classique qu'on t'a toujours dit de lire et quand tu le lis en fait eh ben tu le trouves tout nul après la fameuse première phrase: Aden Arabie, Paul Nizan. 

4) Meilleur roman adulte et meilleur livre tout court, et meilleure auteure et meilleure personne: Les mandarins, Simone de Beauvoir.

5) Meilleur livre dont c'est difficile pour moi de persuader les gens qu'il est génial étant donné qu'il a été écrit sous pseudonyme par la meuf qui a écrit Harry Potter et du coup les gens croient que je suis aveuglée par l'amour: L'appel du coucou, Robert Galbraith/ J.K. Rowling. 

6) Meilleur livre de philo qui sert à la fois à donner un sens à ta recherche et à ton existence et qui est donc du 2 en 1 façon Mir Laine: Le désir et le temps, Nicolas Grimaldi.

7) Meilleur livre pour enfants en français où tu te dis merde pourquoi je l'ai pas écrit: Mon Amérique, Alice de Poncheville.

8) Meilleur livre pour ados en français où tu te dis eh merde encore un que j'ai pas écrit: La drôle de vie de Bibow Bradley, Axl Cendres.

9) Meilleur album en français où, idem: L'oeil du pigeon, Séverine Vidal.

10) Livre le plus férocement ennuyeux avec quatorze personnages qui s'appellent Thomas et où tu bâilles tu bâilles tu bâilles: Wolf Hall, Hilary Mantel.

11) Meilleur livre pour enfants que tu pensais vraiment que tu allais détester parce qu'il est écrit entièrement en poèmes et c'est un truc de loser ça, et en fait non pas du tout, c'est un chef-d'oeuvre: The Weight of Water, Sarah Crossan.

12) Pire livre: il y en a deux ex-aequo, et malheureusement ils ont tous deux été écrits par des amies (pas des Françaises je précise!!!) donc je ne vais pas les mentionner. Mais ils étaient bien pourris. Bien bien pourris. Oh! là! Qu'est-ce qu'ils étaient pourris!

Et maintenant, mes projets de lecture pour 2014...

  • Des auteurs américains du XXe et XIe siècles: je veux découvrir John Dos Passos, Nelson Algren, Don De Lillo, Thomas Pynchon. D'autres suggestions? Je précise que ce n'est pas gagné d'avance car à part Philip Roth et Paul Auster je ne suis pas fan des auteurs américains (je déteste notamment Faulkner, Steinbeck, Hemingway - impossible - et je n'aime pas particulièrement Fitzgerald).
  • Toujours plus de philo, pour le boulot et pour moi-même. J'ai une reading list de huit pages, et je dois notamment terminer Etre et temps (ha.ha).
  • Beaucoup plus de BD: j'ai complètement perdu de vue ce qui se passe en BD en ce moment. Toujours pas lu Le bleu est une couleur chaude par exemple. 
  • Lire zéro roman ado angliche ou américain nullissime de dystopie toute naze merci bien.
  • C'est NON
  • Ah oui j'avais dit que je redonnerais une chance à Virginia Woolf.
  • Persister à ne pas lire Nos étoiles contraires de John Green LALALA OUI OUI IL EST TROP BIEN C'EST CA JE M'EN FOUS DE CE QUE TU DIS LALALA
  • Rattraper les trois Salman Rushdie que j'ai en retard.
  • Ah oui le Joël Dicker, là. Toujours pas lu celui-là. Je devrais?
  • Lire un peu plus de livres de mes potes et potesses français parce qu'à chaque fois que j'en lis c'est ke du boneur.
  • Relire cinq ou six Fantômette mais bon ça, ça va de soi.
  • Le prochain Alain de Botton. 
  • Cinquante nuances de Grey. Nan je déconne.
  • D'autres suggestions?
Bonne année de lectures!

mercredi 18 décembre 2013

Et alors?

Mon ex-directrice de thèse (qui est d'ailleurs en train de faire son propre abécédaire de la recherche en littérature jeunesse, on se demande à qui elle a chipé l'idée, hein) dit toujours à ses jeunes padawans qu'ils doivent constamment se demander 'Et alors?' quand ils écrivent quelque chose.

Par exemple, tu finis ton article sur la représentation des poulpes géants dans les histoires de pirates destinées aux garçons (1870-1912), et tu te demandes, 'Et alors?'. Si la réponse est, 'Euh, ben... Les poulpes, quoi!', ton article sert à rien, tu aurais tout aussi bien fait de te peindre le pourtour des trous de nez avec un stylo à paillettes.

L'idée, évidemment, c'est qu'en se demandant honnêtement 'Et alors?' à chaque fois qu'on écrit quelque chose, on peut s'assurer que ce qu'on a produit n'est pas un énième article de description, anecdotique et auto-centré, mais un article qui pourrait avoir un impact plus large, par exemple sur l'étude de la littérature jeunesse en général.

C'est la différence entre la critique pour la critique (pas bien!) et la critique pour la théorie (bien!).

Cependant, cette question n'a jamais été un problème pour ma petite personne, car étant dotée d'une passion pour la théorie seulement égalée par la taille de mes chevilles, mon auto-questionnement s'est toujours déroulé de cette manière: 
Q. Chapitre fini. Et alors?
R. Et alors, la réponse à toutes les questions de l'existence.
Q. Encore un chapitre fini. Et alors?
R. Et alors, le sens de la vie.
Q. Encore un. Et alors?
R. Alors, tout sur tout et encore plus que tout.

Toutefois, à ma soutenance de thèse, j'ai eu droit à l'interrogatoire suivant:

Examinatrice: Quand vous dites, ici, 'l'existence', vous ne voulez pas plutôt dire 'un petit aspect de l'existence qui concerne parfois certaines personnes mais parfois non'?
Moi: Non non, je veux dire l'existence en général et pour tout le monde.
Examinatrice: Vous êtes sûre? 
Moi: Qu'est-ce qui se passe si je dis que je suis sûre?
Examinatrice: Vous ratez votre doctorat.
Moi: Ah bon alors je suis pas très sûre. En fait il est possible que je veuille dire, en effet, un minuscule petit aspect de l'existence qui concerne parfois certaines personnes et parfois non.
Examinatrice: Et quand vous dites, là, 'ceci explique tous les mystères de la littérature jeunesse et d'ailleurs aussi tous les mystères de tout ce qui a trait à l'enfance depuis le début de l'univers et sous toutes les latitudes', vous ne voulez pas plutôt dire, 'ceci explique un petit aspect de certains livres pour enfants'?
Moi: Non, non, je...
Examinatrice: Réfléchissez à ce qu'on vient de dire.
Moi: Ah oui c'est vrai. Alors oui, oui, je veux dire que ça explique juste quelques trucs par-ci par-là.
Examinatrice: Très bien. Vous promettez de ne pas recommencer à vous la péter comme ça dans le livre tiré de la thèse?
Moi: Hggnn.
Examinatrice: Jurez-le sur la tête de J.K. Rowling.
Moi: GGggnhh.
Ce n'était pas tout à fait la première fois que ça arrivait, puisqu'à chaque fois qu'une revue universitaire me rejette un article, ce qui arrive très régulièrement, je reçois des commentaires qui disent plus ou moins tous la même chose: 'Ceci est l'oeuvre d'une personne mégalomane et despotique dont les élucubrations théoriques à partir d'une analyse de deux lignes d'un texte d'album m'ont fait mourir de rire.'

Donc maintenant que je bosse sur le monographe tiré de la thèse, je passe mon temps à le relire en me demandant si mes réponses à la question 'Et alors?' ne sont pas toujours complètement délirantes, sauf qu'étant donné que ce n'est pas souvent la modestie qui m'étouffe, le démon de la gigantesque théorisation arbitraire est bien plus fort que cet abruti d'ange du petit argument sans envergure. 

The angel of petty description and the demon of grand theorisation
L'ange bien naze

Le truc c'est que je sais que j'ai raison je crois vraiment à ces grandes théories que j'élabore. Je ne les ai pas mises là juste pour faire joli ou pour inventer une réponse toute faite à la question 'Et alors?'. Je pense honnêtement que j'ai des bonnes raisons de faire ces grandiloquentes affirmations, et si ces raisons n'apparaissent pas clairement au lecteur, c'est que j'ai échoué à les expliquer correctement.

Je corrige donc mes explications au lieu de corriger mes conclusions et j'espère ainsi faire taire ce gros nul d'ange sans ambitions. C'est comme ça, j'adore les grands systèmes, les grandes théories, les hypothèses monumentales et hallucinantes, et je n'ai aucune patience pour les petites descriptions microscopiques de petits machins qui n'apparaissent que dans certains textes dans certaines périodes. Au moins les grandes théories, quand elles échouent, le font de manière spectaculaire, alors que les mini-investigations de micro-trucs ne peuvent qu'avoir un succès miniature.

Ce 'Et alors?' me suit, et il ne concerne pas seulement ma recherche en tant que telle. Je me demande aussi 'Et alors?' quant à l'impact de cette recherche sur ma vie à moi. Et alors? Pourquoi est-ce que je m'intéresserais à ça? quel est l'intérêt? Est-ce que mon existence s'en trouve transformée? La réponse est oui, depuis trois ou quatre ans, et tant mieux, parce que sinon j'arrêterais.

'Et alors?' n'est pas, pour le chercheur, simplement une question professionnelle. Ce n'est pas seulement une manière de s'assurer que sa recherche peut avoir un impact sur le reste de sa discipline. C'est aussi une question intime et privée, une question qui a de l'importance pour tout un projet de vie. Ce qu'on recherche n'est pas entièrement séparable de ce que l'on est ni de ce que l'on devient. S'il y a une frontière entre ce sur quoi on travaille et ce que l'on est... alors, quel intérêt?

Ca y est, ce billet de blog est fini. Et alors? 

Alors, l'existence, le sens de la vie, la beauté, la vie, tout ça, en général, quoi. CQFD.

mercredi 11 décembre 2013

Les éditeurs qui méditent


'T'as dû changer des choses dans ton livre?'
'Oui, des tas.'
'Parce que t'avais fait des fautes d'orthographe et tout?'
'Pas seulement, aussi des trucs plus importants.'
'???? Comme par exemple... non, quand même pas au point de changer les noms des personnages???' [on sait pas trop pourquoi mais ça c'est THE truc qui terrifie le plus les gens]
'Parfois, mais pas que. J'ai aussi dû enlever un personnage secondaire/ modifier l'intrigue/ enlever une intrigue secondaire/ changer la fin/ etc.'
'C'est ton éditeur qui t'a fait faire ça??!#!£!'
'Oui, il édite, quoi.'
'Et tu l'as laissé faire????' 
'Ben on a discuté des modifications, évidemment.'
'Donc en gros il y a plein de trucs qui ont changé entre le manuscrit et le livre.'
'Baoui.'
'C'est horrible.'
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OH LE MECHANT EDITEUR QUI EDITE! Il n'y a rien qui effare et indigne plus les gens que d'apprendre que quelqu'un a osé corriger, modifier et restructurer ta prose avant qu'elle n'atterrisse dans les librairies. Incompréhension et perplexité. Il n'y a que deux raisons possibles:

1) Tu es un être faible, sinon tu te serais opposé au méchant éditeur et tu aurais entièrement 'gardé le contrôle de ton livre' et il serait 'vraiment ton vrai livre à toi'.

2) Ton livre était vraiment très nul à la base. On se demande pourquoi l'éditeur l'a pris d'ailleurs, ça reste un mystère, mais vu le boulot qu'il a fallu il devait être bien pourri.

Quoi qu'il en soit, il n'y a qu'une seule et unique motivation au travail de l'éditeur:

RENDRE LE LIVRE PLUS COMMERCIAL

Oui, mes chers enfants, c'est la seule chose que fait un éditeur. Un éditeur n'y connaît rien au style, aux intrigues, à la caractérisation des personnages, etc. Un éditeur n'est pas un individu qui s'intéresse à la littérature, c'est un agent de la Matrice dont le rôle est de s'assurer que les lecteurs continuent à consommer en oubliant qu'ils sont en réalité des piles Duracell alimentant d'énormes machines.

quoique finalement, ça ressemble peut-être à ça le comité éditorial chez Fleurus
Bref, quel est le rapport avec la choucroute?

il est interdit de manger de la choucroute ici.

Ca faisait quelque temps que je voulais parler du travail éditorial épuisant astronomique énorme très intéressant que j'ai eu à faire sur Comme des images, mon prochain roman ado chez Sarbacane. Il faut déjà savoir une chose: je déteste corriger ce que j'écris. Je déteste la réécriture. Je veux tout faire bien du premier coup, sinon c'est la crise.

VEUX PAS VEUX PAS VEUX PAS
Or, là... ce qui s'est passé... bon, je vous fais une récap'.

1) De 'oh la bonne idée' à 'oh la réalisation pourrie'.

Ca faisait un bout de temps que j'avais l'idée. On entendait parler de tous ces cas de vidéos ou images pornographiques passées de portable en portable par des ados, dont certaines se retrouvaient fuitées sur la Toile, surtout dans les cas de rupture: hop, le copain ou la copine fait circuler les images, envoyées 'par amour' à l'époque.

Je voulais écrire là-dessus parce que je pensais que ce serait intéressant de traiter de ce thème, mais je voulais un angle particulier. Mon idée de départ était donc: des images pornographiques d'une jeune fille fuitent sur Internet; la jeune fille en question a une soeur jumelle; pour la soeur en question, c'est donc l'horreur car ces images 'partagées' sont aussi des images d'elle.

Je voulais aussi que tout se passe dans un lycée d'élite parce que je suis une pauvre névrotique qui n'a pas encore tourné la page de ses traumatismes d'adolescence le thème des adolescents privilégiés dans des milieux très compétitifs et très bien sous tous rapports m'intéresse.

Donc j'écris l'histoire, tic tac toc, et je fais ça court et net: 130 000 signes. J'envoie à Emmanuelle, chez Sarbacane, sachant très bien qu'il faudrait du boulot parce qu'il y avait des trucs qui coinçaient, des trucs un peu légers, et une intrigue généralement bancale, mais j'étais arrivée à la limite de ce que je pouvais faire moi-même.

Bon, franchement, cette première version était bien pourrie en fait. L'idée principale ne sortait pas vraiment, les personnages étaient durs, rien n'était creusé. Je ne sais pas comment Emmanuelle a réussi à convaincre Tibo de s'en occuper, mais il a accepté d'essayer de transformer ce squelette de machin en roman Exprim' potable.

2) Dring dring!

Mon téléphone a donc sonné pour discuter des changements à apporter à ce brouillon de Comme des images.

- Quand on touche le fond, un bon coup de pied et on remonte à la surface!
- Vous me conseillez de me noyer?
Le coup de fil a duré deux heures (littéralement) car Tibo avait diagnostiqué à peu près six ou sept mille problèmes. Au-delà de ça, ce qui était très intéressant de mon point de vue, c'était qu'il avait remarqué un très grand nombre de choses que je n'avais pas du tout remarquées. Comme la récurrence du champ lexical du théâtre, ou l'importance du motif du regard, qui n'étaient pas du tout fouillés. Il avait aussi des suggestions pour rallonger le roman, lui donner plus de densité, plus de tendresse aussi (bon, je vais pas vous mentir, il est toujours pas très tendre comme roman, mais bon je suis pas très tendre comme fille), et accentuer encore certains aspects - le thème de la compétition scolaire, par exemple.

On a aussi discuté des personnages. Je me suis aperçue que certains (la plupart) n'avaient aucune motivation claire, aucun désir particulier. L'une des jumelles pleurait tout le temps. L'autre était incompréhensible. Leur petite soeur ne servait à rien, il fallait la jarter. En fait, il fallait réécrire le livre presque entièrement.

3) (L'enfer de) la réécriture

Je rappelle donc que je déteste réécrire. Evidemment ce n'est pas le premier de mes livres qui avait besoin d'une bonne dose de corrections - le premier Sesame notamment en a eu beaucoup, et Les petites filles top-modèles quelques-unes. Mais là, c'était des corrections d'un autre genre. C'était pas 'enlève un personnage secondaire et bouche les trous de l'intrigue ici, ici et ici'. C'était l'équivalent de 'casse tout et reconstruis'.

Alors j'ai rebossé dessus intensément pendant deux ou trois mois me semble-t-il, pour arriver à une version de 154 000 signes beaucoup plus creusée et débarrassée d'un certain nombre de problèmes. Je l'envoie à Tibo, et j'attends.

Quelques jours plus tard, dring, dring!:

allô? c'est le monsieur de la dernière fois?
Apparemment les avancées étaient encourageantes. Mais il y avait encore des (gros) problèmes. En particulier, la jumelle nous échappait. Elle restait opaque et bizarre, impossible à cerner. Les conversations qui la mettaient en scène la maintenaient à distance. Elle était faible et nunuche.

tu nous saoules, Mary-Kate
On lui a donc construit une intrigue totalement différente, une fin entièrement réaménagée, et ça y est, enfin elle avait quelque chose à faire, quelque chose qui validait un peu son rôle au lieu de la poser systématiquement en victime.

4) Arrivage de nouvelles voix

On en est arrivés à la troisième version. 185 800 signes, une intrigue presque totalement changée, certains personnages entièrement différents, mais des thèmes plus maîtrisés et des dialogues plus longs, avec plus d'espace pour aborder les questions les plus importantes de l'histoire.

Mais la structure restait problématique, parce que l'histoire est très fracturée: tout se passe en une journée, mais avec des tas de flash-backs et de flash-forwards, et il fallait que tout ça se tienne. Tibo a eu l'idée de faire entendre les voix de ceux qu'on n'entendait pas- d'insérer donc des passages entre les chapitres dans d'autres voix que celle de la narratrice.

L'idée me plaisait, mais j'ai décidé de la modifier. A la place, j'ai inséré des fragments d'autres conversations. Des commentaires sur YouTube. Une conversation Facebook. Des textos. Ces petits bouts de discours éclatés sont venus s'ajouter à la narration, entre les chapitres, comme des respirations, pour resserrer la structure et renforcer les thèmes du livre.

La version 4 faisait 206 000 signes.

Ah oui c'est aussi à ce moment-là que la tragédie de la bande-son est arrivée. D'ailleurs Tibo lui a rendu hommage:

merci hein!

5) Passage au maquillage

Et enfin le manuscrit était prêt pour les dernières modifications cosmétiques. Euh... oui, les dernières, promis...

le zouli zarc-en-ciel

Grâce à un code couleur d'une remarquable efficacité, j'ai encore changé... des tonnes de choses. Ajouter encore des allusions aux thèmes principaux, développer telle conversation, revoir tel point de vue...

Re-conversation au téléphone, et puis on est vraiment passé au cosmétique cette fois: on en était aux épreuves papier, hein, pas de blague!


ah ben non en fait il restait des trucs à revoir


J'ai donc revu.


Il restait trop de 'j'ai dit' dans les conversations, par exemple.





Mais ça, c'était avant. C'était de l'histoire ancienne.

Parce que le livre part AUJOURD'HUI chez l'imprimeur!

(D'où le billet de blog de retour sur le chemin parcouru, t'as vu.)

Voilou, c'est tout. J'espère que ça vous a vaguement intéressé de voir le parcours un peu chaotique que peut avoir un manuscrit de l'idée à la réalisation. De mon côté, c'était la première fois que j'ai eu autant de boulot de réécriture, et j'espère que le résultat vous plaira (sinon franchement le seum quoi!).

J'espère aussi que ce billet redorera un peu l'image des éditeurs, dont, oui, certains sont anthropophages,  filous, ignares et arnaqueurs, mais dont d'autres peuvent être vraiment consciencieux, passionnés et intelligents, avec un sens du détail exceptionnel et un perfectionnisme à tendance psychotique admirable.

ALLEZ, A VOUS MAINTENANT!

Parce que c'est bientôt Noël, ziouplà les nounours-auteur/es qui passez par là, partagez donc dans les commentaires des bons souvenirs d'édition avec des éditeurs tout gentils, d'accord? Pour nous faire un petit stock de belles anecdotes et histoires à relire pour les jours où on s'agace du comportement de certains autres éditeurs...

(Et on termine avec Philippe Geluck:)




mercredi 27 novembre 2013

Ecrire le livre tiré de la thèse

Ca, c'est moi après avoir soutenu ma thèse:

phdday
(Oui le boyfriend serait furieux si je mettais une photo de sa bobine sur mon blog, du coup je l'ai remplacée par une autre bobine que j'aime bien aussi, et qui par une étrange coïncidence lui ressemble beaucoup d'ailleurs. Et oui je sais, je suis un génie de Photoshop)

Et ça c'est ma tronche de meuf bien contente d'elle-même avec sa thèse de doctorat toute reliée, quelques semaines plus tard:

Look at that self-satisfied little face. Blessed be the innocent.

A l'époque, tout allait nickel chrome. J'avais réussi ma soutenance, la thèse était reliée, et j'allais écrire le Livre Tiré de la Thèse pour lequel j'avais déjà signé un contrat

AVEC UNE DEADLINE

qui semblait à l'époque être très, très, très lointaine (on était le premier juillet, la deadline est le 31 janvier, pfiou là là comme c'est dans longtemps!)

'J'aurai tout mon temps!' disais-je donc à l'époque. 'Je pourrai transformer cette horreur de thèse en magnifique monographe!' Je me sentais tout à fait prête, reposée et motivée et je vivais dans un monde de guimauve et de petites mésanges gazouillantes.

Oh, n'allez pas croire que je ne m'y suis pas mise illico presto. J'ai à peine pris deux semaines de break entre ma soutenance et le début de mon Travail sur le Livre. Mais tout à coup on est genre le 36 novembre et voilà à quoi je ressemble dans l'automne cambridgesque:

blobfish

Oui, car le livre ne va pas hyper-top-superbien, chers amis. Cependant, c'est une occasion en or pour élaborer une Théorie de Pourquoi Ca Va Pas (hourra! une théorie! quelle chance!). Voici donc une liste longuement réfléchie de toutes mes erreurs:
  • J'ai plus ou moins décidé de réécrire toute la thèse. Je vais seulement réutiliser à peu près une page trois quarts, et puis en fait peut-être pas, ou alors avec de gros changements. Oh la bonne idée bien pourrie!
  • Il appert que j'écris ce livre comme si c'était le seul livre universitaire que j'écrirai de toute mon existence. Du coup, chaque mini-idée et petite pensée sur la littérature jeunesse doit y trouver sa place même si ça n'a rien à voir. Super productif.
  • Comme je suis en train de paniquer que je ne vais pas avoir le temps de finir à l'heure, j'écris à fond les ballons, donc ce que j'écris est bien nul et fortement médiocre. 3615 stratégie de winneur.
  • Je ne sais pas comment je me suis arrangée mais il semblerait que j'aie hérité de quatorze mille élèves de licence et vingt-huit mille élèves de master, sans compter deux tonnes de copies à corriger toutes les minutes. Vis ma vie de pigeon.
  • Pour une raison qui reste inconnue, j'ai décidé de passer deux semaines à écrire un article long et compliqué sur un sujet qui n'a absolument rien à voir avec le Livre et n'y trouvera pas sa place. Allô cerveau, nous avons un problème.
  • Je n'arrête pas de me plaindre à tout le monde que le Livre est Impossible à Ecrire. Je suis donc devenue une chieuse de classe internationale en plus d'être angoissée et hystérique. 
Oui, je sais, c'est parfaitement normal. Mais c'est aussi massivement relou. Il y a des jours où j'ai l'impression d'avoir dit tout ce que j'avais à dire et basta, mais il me reste encore 40 000 mots à écrire. Et d'autres jours où je me dis que je n'arriverai jamais à tout mettre dans les 40 000 mots qu'il me reste à écrire. Il y a des jours-Lego où je restructure absolument tout et des jours-Playmobil où je veux juste jouer à l'intérieur des sous-parties.

Le truc bien nul, pour entrer dans les détails, c'est que le livre doit présenter un modèle théorique complet qui articule un certain nombre de concepts différents. Or, ceci est extrêmement difficile si l'on n'a pas recours à une introduction presque aussi longue qu'une question de Natacha Polony dans On n'est pas couché. En fait, je voudrais bien que tout le bouquin ne soit qu'une immense introduction, mais a priori c'est pas possible. Et puis j'ai l'impression d'être terriblement descriptive et répétitive.

Et pourquoi, me demandez-vous, n'était-ce pas un problème dans la thèse? Eh bien parce que la thèse est un exercice universitaire où il est parfaitement acceptable d'ânonner des faits, d'accumuler des références et des citations et des notes de bas de page et d'ex-pli-quer bien distinctement ce qu'on va faire ensuite, en utilisant des mots comme 'méthodologie', 'recension' et 'épistémologie'. Sauf que tu fais ça dans un vrai livre de grandes personnes et tu te fais hurler de rire au visage.

Le Problème de tous les Problèmes (c'est comme la Maman de toutes les Mamans dans Pétronille et ses 120 petits de Claude Ponti, mais en moins gentil et sexy), c'est que je voulais que la thèse soit parfaite, mais comme la thèse n'était pas, de mon point de vue en tous cas, parfaite, je veux désormais que le Livre soit parfait, mais ça n'arrivera pas. 

Ce qui est, il faut l'admettre, fortement agaçant!

Du coup, pour  me calmer les nerfs, j'ai fait une Liste de Trucs à se Remémorer par Temps de Crises d'Ecriture:
  • C'est parfaitement normal.
  •  Aucun monographe universitaire n'est un tout parfait et cohérent, sans répétitions, clair et concis, et révolutionnaire (ça c'est vrai).
  • A peu près trois personnes au monde vont le lire en entier (en comptant moi, l'éditeur de la série, et ma mère)
  • A peu près huit personnes au monde vont en lire des fragments. 
  • J'ai 24 ans et c'est mon premier livre donc les gens seront gentils même si c'est tout nul (et la marmotte elle met le chocolat dans le papier d'alu).
  • Les relecteurs auront des commentaires et des recommandations intéressantes pour améliorer la première version (s'ils ne la rejettent pas directement).
  • Il y a des bonnes idées dans le livre (par exemple la police d'écriture).
  • L'éditeur ne me laissera pas publier un truc profondément crétin.
  • J'aurai d'autres occasions d'écrire et de dire des trucs.
  • Un jour le soleil va mourir et avaler toute la Terre et tout ce qui s'y trouve, y compris les ruines de notre civilisation de toute façon éteinte depuis la nuit des temps. 
Le dernier point étant de loin, évidemment, celui qui m'apporte le plus de réconfort.

Et toi, hypocrite lecteur, quelle écriture te fait suer des seaux de transpiration jaunâtre ces temps-ci? raconte-moi donc ça dans les commentaires.

mardi 26 novembre 2013

Faut-il aimer les enfants quand on est auteur pour enfants?

Quand j'ai commencé à faire des visites de classe et des salons il y a deux ans, j'ai été immédiatement effarée par la présence systématique d'au moins un auteur pédophobe à chaque fois. C'est un type d'auteur très facilement reconnaissable. Ilouelle écrit depuis avant ma naissance, et rien ne l'impressionne. Sirotant son café dans la salle commune, ilouelle ronchonne que ces imbéciles de gamins vont encore lui poser des questions à la con, ras le bol de dire combien de temps ça me prend d'écrire un livre, ils font chier ces gosses, d'où me viennent mes idées, quelle question débile, etc.

cet auteur-là
Et moi, pendant ce temps, telle la jeune fiancée du Père Noël, je m'exclame (intérieurement), "Oh mon Dieu! Quelle horreur! Comment pouvez-vous dire ça, espèce de monstre, espèce de dangereux anthropophage! Quel délice, quel plaisir d'entendre ces petites voix me poser des questions, de voir ces grands sourires édentés ponctuer mes réponses!". Et main sur le coeur, je ravale des larmes de peur et de colère et je me demande si cet individu visiblement dangereux devrait vraiment être autorisé à passer le seuil de l'établissement.

Alors, est-ce que les auteurs pour enfants doivent forcément aimer les enfants, chers amis? Vous avez quatre heures avant que je ramasse les copies.

Et je veux dire vraiment aimer les enfants, hein, pas juste les tolérer. Est-il impératif que leur niveau moyen de joyeuseté s'envole quand ils aperçoivent ces mignons petits êtres? Doivent-ils à tout prix ressentir une mystérieuse connexion en la présence de ces adorables humanoïdes? Après tout, il y a des dizaines d'auteurs pour adultes qui se foutent complètement de leurs lecteurs et/ou affichent la plus grand antipathie à leur égard. On ne demande jamais à un auteur 'pour adultes' s'ilouelle aime les adultes.

GRAZIA. 'Monsieur Michel Houellebecq, vous avez toujours écrit pour les adultes. C'est parce que vous aimez particulièrement les adultes?'

File:2008.06.09. Michel Houellebecq Fot Mariusz Kubik 01.jpg
©Mariusz Kubik
M.H. Bien sûr, j'adore les adultes. Ils sont géniaux! j'adore comment ils sont toujours tout contents quand on signe leurs livres, et puis ils trouvent toujours des trucs à dire qui sont hyper drôles et spontanés, c'est... comment dire? C'est merveilleux, quoi. Je sais pas pourquoi, j'ai toujours été à l'aise avec les adultes. C'est peut-être parce que je n'ai jamais oublié ce que ça fait d'être adulte. Je m'entends bien avec eux, ils sont super, quoi, et c'est pour ça que j'écris pour eux, voilà.

C'est, en effet, pas demain la veille.

Il y a des auteurs qui aiment écrire pour les enfants parce que la littérature jeunesse est, bis repetita, une plate-forme littéraire extraordinaire et stimulante, mais qui n'ont rien de spécial à dire aux enfants en-dehors des livres qu'ils écrivent.

Quand on dit qu'on aime les enfants, quelle est la part de cette déclaration qui concerne les vrais enfants, et celle qui concerne l'idée d'enfance? La littérature jeunesse nous permet de jouer avec des concepts, des formes artistiques et narratives, des motifs qui ont trait à l'enfance, mais comme je l'ai dit quatorze mille fois sur ce blog, pas forcément aux vrais enfants réels.

Je crois que j'aime les vrais enfants. J'ai la forte impression que j'aime leur parler, être avec eux - ils me font marrer, ils me surprennent et ils m'émerveillent, et je pense que je me sens heureuse quand je suis entourée d'une ribambelle de gamins. Mais objectivement, cette généralisation ne peut fonctionner sans l'idée préexistante que l'enfant est doté d'une propriété spéciale, c'est-à-dire, sans un idéal de l'enfance qui vient placer un écran d'illusion entre moi et les individus en question.

Parce que c'est un peu comme quand on dit: 'J'adore les chats'. Oui, j'adore les chats. Mais en fait non. Je n'adore pas tous les chats. Bizarrement, je préfère les chats qui sont tout gentils et qui ronronnent, pas ceux qui griffent et qui mordent, merci bien. Et oui, j'adore les enfants. Mais en fait non. Quand j'entre dans une classe, oui, j'avoue, j'ai tendance à préférer les petites Hermione qui lèvent la main toutes les deux minutes avec des questions intelligentes aux deux du fond là-bas qui en proie à une puberté précoce fortement homonogénératrice me jettent des regards lubriques et ricanent et se murmurent des trucs dans l'oreille.


CIMG0736
Exemple de chat adorable.

Il faut donc accorder à notre ami/e l'auteur pédophobe, au moins, une certaine capacité à percevoir les enfants comme des êtres humains. Des êtres humains qui ont des défauts, qui peuvent être emmerdants et idiots tout comme ils peuvent être drôles, intelligents et inspirés. L'auteur jeunesse qui 'adore les enfants, et c'est pour ça que j'écris pour eux' pourrait tout aussi bien dire qu'il adore les chats, les vieux, les lesbiennes, les dyslexiques, etc.

Il y a des gens qui aiment juste écrire et pour eux, aller dans les écoles pour parler aux vrais enfants réels qui bougent est un aspect bien relou du boulot, comme remplir sa fiche d'impôts ou négocier son contrat pour 0,0004% de plus de droits d'auteurs (si plus de 10 000 exemplaires vendus en vingt minutes). Et puis il y a les autres comme moi, qui se baladent avec enchantement parmi les enfants comme des bonnes fées bienfaisantes, et qui voient leur travail comme une sorte de mission spéciale pour et avec les petits nenfants, incapables de comprendre comment il est possible que d'autres auteurs écrivent pour un lectorat dont les représentants 'réels' ne leur font ni chaud ni froid.

vendredi 22 novembre 2013

Dé-Couvertures

Hasards du calendrier, moi qui publie quand même relativement peu, j'aurai deux livres en février 2014 à un jour d'intervalle: Comme des images, roman ado, le 5 février, et La louve, album, le 6. 

Et voici leurs couvertures!







La louve est (superbement) illustré par Antoine Déprez - et il y a plus de détails ici.

Quant à Comme des images, c'est par que ça se passe...

mercredi 20 novembre 2013

Comment écrire un texte d'album en 10 minutes

1e étape: 
Attendre que les vagues idées, pensées et intuitions accumulées depuis un certain temps se transforment en Bonne Idée d'Album. (fréquence moyenne: une ou deux fois par an).

2e étape: 
Développer cette Bonne Idée pour en faire une histoire qui fonctionne au niveau verbal autant que visuel de sorte que les mots et images se complètent et s'enrichissent mutuellement. Penser à la forme, à l'orientation et à la taille des pages de l'album. Réfléchir au style d'illustration. (durée moyenne: 1 semaine à 1 mois)

3e étape:

Structurer l'histoire en un nombre de pages divisible par quatre, en s'assurant que le rythme est soutenu tout le long, qu'il n'y a pas de longueurs et que chaque page est absolument nécessaire. (durée moyenne: 1 semaine à 1 mois)

4e étape:
Commencer à ébaucher le texte dans sa tête. Choisir exactement les bons mots (et le moins possible) pour exprimer l'idée juste en rapport avec les illustrations qu'on imagine. Jongler mentalement avec texte et images. Faire attention au rythme, à la sonorité, au vocabulaire, à la grammaire. S'assurer que les mots ne répètent pas ce qui se trouve déjà dans les images. Imaginer les illustrations à tout moment. Dire les mots à voix haute pour s'assurer qu'ils sonnent bien. Penser à un adulte lisant l'album à un enfant. Penser à un enfant lisant l'album à un adulte. Rectifier le texte jusqu'à ce qu'il soit nécessaire et suffisant. Se le répéter jusqu'à le connaître par coeur. Se lire l'album à soi-même mentalement (yeux fermés pour mieux voir les illustrations). (durée moyenne: 1 semaine à 6 mois)


5e étape:
Ouvrir un nouveau document Word. (durée moyenne: 11 secondes)

6e étape: 
Ecrire le texte et les explications concernant les illustrations. (durée moyenne: 10 minutes)

Et voilà.

samedi 9 novembre 2013

'Mon éditeur me trompe, que faire?'

Aujourd'hui on inaugure la rubrique Courrier du Coeur de ce blog décidément multifonctions.



       Clémentine Bleue, aidez-moi !


Après trois ans de relation passionnée, j’ai soudainement découvert que mon éditeur me trompait avec un autre auteur. Je l’ai appris en recevant un email qui m’était envoyé par erreur, adressé à l’autre auteur. J’ai su immédiatement qu’ils avaient consommé leur liaison : l’email contenait en pièce jointe la version 3 d'un manuscrit à corriger. 


Depuis, j’ai feuilleté le catalogue de sa maison d’édition en cachette, et je soupçonne qu’il ait d’autres aventures. Il paraît qu’il ‘dirige une collection’, ce qui indiquerait que ce n’est pas la première fois qu’il voit d’autres auteurs en-dehors de moi. Lui qui m’a toujours fait croire que j’étais unique à ses yeux… 

Et puis, j'ai lu les premières pages du manuscrit, et je ne comprends vraiment, mais alors vraiment pas ce qu'il lui trouve!


Je n’ai pas encore parlé de tout cela à mon éditeur ; je n’y arrive pas. Quelque chose s’est cassé en moi et je me sens perdu et trahi. Que faire ? 


Douloureusement vôtre,


Auteur en Miettes


Chère Emietté,


Cela fait toujours mal quand une relation de confiance se brise de cette manière, surtout quand c'est quelqu’un qui vous connaît jusqu’à votre dernière virgule, quelqu’un qui vous encense même les jours où vous avez mal accordé vos participes passés, quelqu’un avec qui vous avez signé un contrat, avec qui vous êtes allé tout un week-end à la foire du livre d’occasion de Cras-sur-Reyssouze... Mais ça arrive, et il faut que vous vous posiez les bonnes questions.


Votre relation était-elle tout à fait satisfaisante ? Avez-vous des projets communs ? Depuis combien de temps n’aviez-vous pas fait de BAT ? Peut-être sentait-il que vous vous étiez installé dans une routine, que vous aviez relâché vos efforts, que vous n’aviez plus de petites attentions comme autrefois – ces corrections que vous lui envoyiez jadis sous vingt-quatre heures, les laissez-vous maintenant traîner ? Ces nouvelles idées au pitch impeccable, sentent-elles maintenant le renfermé ?


Mais ce n’est pas forcément de votre faute. Votre question soulève, malheureusement, un problème récurrent. Malgré leurs promesses et leurs discours, les éditeurs sont par nature infidèles. Il n’est pas hors du commun qu’ils entretiennent plusieurs auteurs à la fois. Le plus souvent, cela dure toute leur carrière, et ils jonglent avec de multiples auteurs tout en faisant croire à chacun qu’il est le centre de leur vie.


           Alors, que faire ? Vous pourriez, bien sûr, lui rendre la pareille en le trompant avec un autre éditeur, mais que vous apporterait cette nouvelle liaison ? Une plus grosse avance, peut-être - mais ce n’est pas forcément la taille qui compte.


Faut-il rompre avec votre éditeur actuel en faisant un esclandre ? Non, vous êtes au-dessus de cela. La seule solution, cher Emietté, est d’accepter la situation: il arrive souvent que les éditeurs fassent des livres avec plusieurs auteurs. Cela ne veut pas dire qu’il vous aime moins. Cela ne veut pas dire qu’il ne reviendra pas bientôt vous demander un autre manuscrit la queue entre les jambes, et faire une séance de corrections avec vous.


Avec toute ma sympathie dans ces moments difficiles,


Clémentine Bleue

mercredi 6 novembre 2013

Dans les salons

Dans les salons, il se passe des trucs très bien et il se passe aussi des trucs, disons, enfin, des trucs comme ça quoi:

ton zizi va tomber et il sera mangé par les cafards

en même temps, c'est pas moi qu'elle va aller réveiller la nuit en pleurant. Mais j'ai une conscience morale quand même.
je vole une anecdote à la géniale Axl Cendres, qui m'a raconté qu'un jour elle s'apprêtait à signer un agenda pour une collégienne qui s'est soudainement écriée: 'NOOON PAS SUR CETTE PAGE!!! C'EST L'ANNIVERSAIRE DE ROBERT PATTINSON!!!'
mais pleure pas comme ça, les miens sont presque aussi bien tu sais
et vlan, prends-toi ça dans les dents!

Enfin le reste du temps c'est quand même pas mal de marrade. D'ailleurs même quand ça se passe comme ça c'est un peu de la marrade quand même.

allez bises je file!

ps oui je sais ce post n'est pas sur la vie universitaire comme il devrait l'être cette semaine mais je me suis dit que ça ne vous intéresserait pas d'entendre parler des usages de PowerPoint pendant les colloques. Mais si ça vous intéresse, allez là pour le lire en anglichois

mercredi 30 octobre 2013

Ecrire des projets de bouquins

Ca fait plusieurs mois que je passe la plupart de mon temps à écrire des projets de bouquins, c'est-à-dire à errer dans le no man's land désertique du livre à moitié écrit et des synopsis ultra-détaillés.

Mais pourquoi donc? 

Parce qu'en Anglicheland, j'ai la tragique chance désormais de pouvoir proposer à mon éditeur mon prochain bouquin sous forme de projet  - et sur la base de ce projet, je décroche (potentiellement) une avance et une date de remise du truc fini. Je sais qu'il y a quelques auteurs qui font ça aussi en France, je ne sais pas si c'est aussi courant.

Donc en gros, alors que le premier bouquin (ou plutôt la première série) avait été acheté tout beau tout neuf et glorieusement complet à la manière d'Athéna émergeant du crâne de Zeus, le deuxième doit séduire mon éditrice et tout le comité éditorial dans un état proche de la nudité totale, c'est-à-dire sous forme de synopsis et de quelques chapitres rédigés.

Birth of the First Book.
Naissance du Premier Livre
 

Attention, je ne me plains pas, c'est cool d'être au stade où tu peux proposer des livres de cette manière et obtenir une confortable avance pour les prochains mois d'écriture: ça veut dire que ton éditrice t'aime et t'envoie des coeurs avec les mains et des bisous dans l'air. Mais tain, c'est vraiment bien relou à écrire. Le degré zéro de l'érotique littéraire, chers amis: le degré zéro.

Pour le premier bouquin, c'était comme quand tu débarques avec ta grâce naturelle et ton insouciante gaieté dans une pièce bondée et que quelqu'un tombe brusquement amoureux de tes petites manies et de ton toi-même si original. Alors qu'écrire un projet de livre, c'est plutôt comme si tu allais dîner avec un jeune homme dont tu espères voir la tête sur ton oreiller dans un futur proche (avec le reste du corps encore attaché, hein). Ca fait donc trois semaines que tu vérifies que tu as fait tous les bons choix: tu t'attaches les cheveux parce qu'il a dit sur Twitter que c'était son style de coiffure préféré, tu as révisé toute la discographie de Wagner parce qu'il like le compositeur en question sur Facebook, etc.

Oui oui, le sexisme de la description ci-dessus est fait exprès, au cas où ça vous démangerait de me demander d'où je sors ces comparaisons zemmouriennes. Il y a quelque chose d'ineffablement rabaissant et artificiel dans l'écriture de ces projets de livres, quelque chose qui donne une impression de contrôle mais pas du tout une impression de puissance. L'incertitude étant réduite à néant par les gros efforts de maquillage, on se sent manipulé tout en manipulant.

Qu'est-ce qu'il y a dans ces projets de livre?

Perso, j'écris quelques chapitres - juste assez pour donner à l'éditrice les indications nécessaire quant au style, à la caractérisation des personnages, et éveiller son attention. J'écris aussi une liste des personnages principaux, avec des courtes descriptions. Et puis un résumé général du livre, fin incluse, une estimation du genre et de la tranche d'âge, et enfin un synopsis très détaillé.

Le synopsis, ce n'est pas le pire pour moi. J'écris toujours des synopsis pour tous mes bouquins - pas toujours chapitre par chapitre, mais ça m'est égal de le faire. Je structure toujours mes textes à l'avance et je sais où je vais. Mais je vois bien à quel point ça doit être lourdingue pour ceux qui écrivent au fil de la plume. Ca équivaut à demander à un explorateur de dessiner la carte d'un territoire inconnu pour obtenir le financement nécessaire à l'expédition.
  
La rédaction des chapitres 'test' n'est pas hyper fun. Déjà, il y a cette impression latente qu'il ne faut pas trop s'investir dans l'histoire parce qu'il y a un risque qu'on ne puisse jamais la finir. C'est marrant, d'ailleurs, parce que d'habitude, si je commence une histoire que je suis tout à fait libre de ne pas finir, il y a de grandes chances que je l'abandonne en plein milieu, par paresse ou désenchantement. Mais quand c'est quelqu'un d'autre qui te dit de ne pas la finir, alors là comme par hasard la seule envie que tu as c'est de l'écrire en intégralité.
 
Evidemment, tu peux toujours finir l'histoire si ça t'amuse, même si ton éditrice rejette le projet. Mais il faut être réaliste, ça ne sera jamais le cas, en tout cas pas pour moi. J'ai deux livres à écrire en Angleterre et un en France, avant juin; un monographe universitaire à rendre en janvier, un ouvrage universitaire coédité à rendre en février; deux chapitres pour des livres universitaires avant Noël, trois articles en standby; trois colloques dans les six prochains mois; deux cours de Master, une quarantaine d'élèves de licence à superviser dans trois matières différentes, et un billet de blog par semaine en anglais et en français. Ah oui, et un projet de recherche, celui pour lequel j'ai obtenu le poste que j'occupe en ce moment. J'utilise déjà mon 'temps libre' pour écrire des trucs pour lesquels j'ai déjà signé le contrat. Je n'ai pas le temps de 'croire' en un projet qui a été clairement rejeté. C'est triste mais c'est comme ça.

Et puis la rédaction de ces chapitres est aussi rébarbative parce qu'il faut qu'ils fassent quelque chose de très précis: donner un aperçu de toute l'histoire, expliquer qui est qui, convaincre le lecteur que c'est la meilleure histoire du monde, etc. Encore une fois, c'est évidemment ce que tu dois faire de toute façon dans n'importe quel livre; et pourtant, d'un coup, quand tu sais qu'il faut que tu le fasses, tu te mets à détester le concept même de scène d'exposition, et tu es pris d'une envie irrésistible de commencer par une mise en abyme postmoderne d'une histoire dans l'histoire, avec des prologues, des dialogues sans queue ni tête, bref tous les trucs qu'il ne faut surtout pas faire.

(oui j'ai un problème avec l'autorité, c'est possible)

Alors après, c'est vrai qu'écrire des projets de livre est utile. Ca t'apprend à penser de manière plus commerciale, à juger ton propre projet dans son intégralité, et à prendre du recul. Et une fois que tu as ton contrat et ton avance, tu sais que tu vas le finir (c'est marrant comme une date limite et un transfert bancaire sont un excellent remède contre la page blanche). 

Mais quand ça fait le quatrième projet qui est rejeté, que tu as déjà dû reprendre tout un projet pour modifier les noms des personnages, l'intrigue, l'âge des personnages, etc - alors là tu te dis que c'est quand même assez drainant, tout ce temps et cette énergie passés à réécrire, re-synopsiser, débattre et argumenter, pour un bouquin qui peut-être ne sera jamais écrit.

Et puis c'est assez artificiel - contrairement au premier livre, dont ton éditrice ne connaissait pas la fin, le projet de livre indique absolument tout ce qui va se passer. C'est cool, dans la mesure où on peut en discuter à l'avance et déjouer les incohérences, mais aussi pas cool, parce qu'elle ne viendra jamais au texte comme une lectrice 'ordinaire'. Sans parler du fait qu'il est difficile de s'intéresser à une histoire sous forme de synopsis - essaie de raconter Harry Potter à quelqu'un en le réduisant à un synopsis, il va s'endormir direct.
  
Comme vous le savez, je n'ai pas du tout une vision romantique de l'écriture: je suis 100% pour la démystification de l'acte d'écrire et de l'édition. C'est un travail, et l'écriture de projets de livres fait partie de ce travail. Je n'ai aucune patience pour les gens qui disent que tout est une question d'inspiration, d'émotion et de spontanéité; je pense qu'il faut prendre le temps de réfléchir à ce qu'on fait, d'en discuter avec les éditeurs et les médiateurs, et de structurer nos idées. Un livre est l'oeuvre d'un collectif. Un auteur tout seul ne fait rien de grand - je n'ai rien contre l'autopublication, mais je ne lirai jamais un livre autopublié qui n'a pas été consciencieusement relu, édité et corrigé par d'autres.

 
Mais l'écriture de projets de livres, même avec les éditeurs les plus enthousiastes du monde, donne quand même l'impression d'un professionnalisme à outrance, d'une cérébralisation trop forte de l'écriture. On évite, c'est sûr, les bébés littéraires monstrueux et invendables, mais ça veut aussi dire qu'on n'est plus ouverts aux mutations, aux changements, aux remises en question. Evidemment, je serai ravie si l'un de mes projets de livre trouve preneur dans les mois qui viennent, mais il sera difficile d'oublier que le bouquin en question reste, dans une large mesure, une création bizarrement eugénique. 

mercredi 23 octobre 2013

Etes-vous (trop) attaché à vos personnages?

Ah l'insondable ennui de l'onanisme personnagier. L'onanisme personnagier, au cas où vous n'étiez pas au courant, est une pratique masturbatoire verbale courante chez certains auteurs avec qui vous prenez un café; auteurs qui, à la manière de Pygmalion, sont tombés désespérément amoureux de leurs propres créations et vous en parlent pendant à peu près mille ans et six jours dès qu'ils vous voient.

Now the real postmodern question is, did Girodet fall in love with his own painting of Pygmalion?
En plus ils sont plus moches que ça leurs personnages je suis sûre
Il va de soi que ces monologues autocentrés ne sont pas le fait d'un questionnement de votre part; si ça vous branche réellement de tout savoir sur la vie des personnages en question, alors la conversation ne compte pas comme onanisme personnagier, vous voyez ce que je veux dire (non mais il faut être clair avec les termes qu'on utilise).
  
L'onanisme personnagier est très courant chez les écrivains-en-puissance-qui-écriront-un-jour-quand-ils-auront-le-temps. Auquel cas on n'a absolument rien à dire sur ces personnes non-existantes que l'auteur en puissance a totalement inventées. On s'ennuie tellement qu'on a envie de se lancer dans une reproduction de la tapisserie de Bayeux en tissant ensemble ses propres cheveux et les lambeaux de carton de son gobelet vide.

My hair, soon.
Ca sera très beau.

Bref, ce genre de 'conversation' m'étonne toujours parce que je ne comprends pas si c'est moi qui suis anormale, ou tous les autres (hello bâton pour se faire battre). Je tiens donc à poser une question très sincère à vous auteur/es qui passez par là: Etes-vous si attaché/e que ça à vos personnages?

D'après mes discussions avec ma potesse Robin Stevens, qui est très charmante et pas du tout onaniste (enfin du moins pas en face de moi), il appert que je suis peut-être moins 'attachée' à mes personnages que d'autres auteur/es. Je n'ai jamais l'impression qu'ils sont 'réels', ça, c'est sûr, et généralement je n'ai pas le sentiment qu'ils 'prennent les commandes' ou équivalent. Ce n'est pas parce que je suis fondamentalement sans coeur et incapable d'empathie envers un être fictif, je précise, puisque je peux m'attacher énormément aux personnages des romans des autres. Mais les miens?... ben, pas tant que ça. 

Il y a peut-être un fond d'autodéfense là-dedans. Pour mon premier roman, enfin, le premier écrit en tant qu''adulte' (à 18 ans), j'étais très attachée à mes personnages et à mon histoire, et d'ailleurs je le suis toujours, et j'ai toujours perçu le fait qu'il ne se soit jamais vendu comme un énorme échec. Mais mes romans actuels, pas vraiment. S'ils se vendent, c'est super, sinon, je suis triste évidemment, mais plutôt parce que j'ai passé du temps à les écrire et que le temps se fait rare ces jours-ci.


Je ne peux pas m'empêcher de penser que c'est suicidaire d'être 'attaché' à ses personnages. Peut-être que les gens qui liront ton livre n'en auront rien à faire des personnages, ou peut-être qu'ils n'en auront pas assez à faire à ton goût. Peut-être que le livre aura du succès, peut-être pas - peut-être que l'éditeur t'en commandera un autre, peut-être pas. Si tu avais considéré ces personnages comme des outils littéraires pour cette histoire-ci et pour ce livre-là, tu aurais moins l'impression qu'il a été décidé en place publique que tes enfants sont complètement hideux et tes meilleurs amis absolument débiles. Tu aurais moins l'impression que le monde t'en veut personnellement. Tu comprendrais que pour la plupart des gens, ton univers intérieur est une source de divertissement et/ou de revenus; pas d'identification totale et engloutissante.

Je perçois aussi l'onanisme personnagier et l'attachement à ses propres personnages comme un terrain glissant vers la déblatération publique de tes fantasmes les plus secrets.
Il faut un peu de distance critique, il me semble. Si tu entretiens une profonde dévotion pour tes personnages, il y a des chances que tu attendes qu'ils te 'dictent' des aventures passionnées avec des triangles amoureux et une héroïne qui est étrangement semblable à toi et un héros qui est étrangement semblable à ton père (ou vice-versa).

J'ai peut-être tort, mais pour moi, plus on est 'attaché' à ses personnages, plus on risque de les 'laisser faire ce qu'ils veulent', de les 'laisser nous surprendre'. On entend ce genre de trucs très souvent: 'Tout à coup ce personnage a pris le contrôle,' etc. On considère ça comme une bonne chose, comme la preuve de l'existence d'une espèce de muse bienveillante. Pour moi ça sonne plutôt comme une pratique d'écriture un peu brouillonne, mais bon, je suis ouverte sur ce point, parce qu'il y a des gens que je respecte hautement qui ont l'air de se laisser aller à ce genre de déclarations.

Quoi qu'il en soit, un peu d'objectivité envers ses personnages ne peut pas faire de mal. Les traiter un peu plus comme des outils narratifs et un peu moins comme des vrais humains réels aide sans doute à gérer, plus tard, les requêtes de ton éditeur, qui voudra zapper un personnage secondaire ou modifier complètement les choix du personnage principal, et qui s'en tamponnera le coquillard quand tu lui opposeras l'argument que 'mais c'est comme ça qu'il est, c'est sa personnalité' avec pleurnicheries à la clef. J'ai dû retirer tellement de personnages secondaires et modifier tellement de trajectoires des personnages principaux que j'ai du mal, maintenant, à les percevoir comme entiers et 'réels' - ils restent des objets pour moi. 


Bref, ça m'intéresserait de savoir ce que vous autres auteur/es en pensez. Combien d'entre vous se dénoncent comme onanistes forcenés? Combien d'entre vous peuvent honnêtement dire qu'ils ont 'l'impression que leurs personnages sont réels', ou équivalent? Est-ce que vous êtes tellement 'attachés' que vous rêvez d'eux, ou que vous pensez à eux quand vous n'êtes pas en train d'écrire? Comment théoriseriez-vous cet attachement? (là c'est l'universitaire qui parle...) Une bise pour chaque commentaire pertinent.

mercredi 16 octobre 2013

L'argumentum ad parentum

Je vais aujourd'hui vous entreteni d'un type d'argument étonnamment négligé par Schopenhauer dans L'Art d'Avoir Toujours Raison.

An argument left unexplored by Schopenhauer in The Art of Always Being Right.





C'est impossible, je n'ai jamais tort.

Cet argument, c'est l'argumentum ad parentum, ou argument du 'en tant que parent, je.'

Comment ça fonctionne? Mais comme ça:

A: Ce que je veux dire, c'est que ce livre est critiquable pour son sexisme.
B: Mais ma petite Phlox l'adore!
A: Je ne dis pas que les enfants ne l'adorent pas, je dis qu'il est problématique d'un point de vue idéologique.
B: Eh bien elle, elle n'en a rien à faire de l'idéologie.
A: Il est fort possible qu'elle ne la remarque pas.
B: Les enfants remarquent tout. Ils ont un sixième sens. Ce sont des créatures magiques dotées d'une miraculeuse clairvoyance.
A: Oui, sans doute, mais, euh...
B: Vous avez des enfants?
A: Non.
B: Ah, si vous en aviez vous sauriez. Là vous n'en avez pas donc vous ne savez pas.
A: Ah ok.
B: Vous savez, à une époque, j'étais comme vous; je croyais tout ce qu'on disait. Par exemple, je croyais fermement qu'on pouvait éduquer ses filles pour qu'elles ne soient pas girly, pour qu'elles soient pareilles que les garçons. Mais ensuite j'ai eu Phlox, et peu à peu j'ai compris que j'avais tort. Je l'observe beaucoup, vous savez. Elle est naturellement attirée par le rose, et déjà à deux ans elle m'aidait avec enthousiasme à mettre la table et à nettoyer la maison.
A: Bon, ben faut croire que les essentialistes ont raison alors.
B: A une époque, je pensais qu'il n'y avait pas d'instinct maternel, que c'était juste un mythe, mais quand j'ai pressé Phlox contre ma poitrine pour la première fois, que j'ai retiré mon soutien-gorge pour sortir mon téton et que...
A: Sinon on peut changer de sujet, aussi, c'est toujours possible.
B: J'adore mes enfants.
A: Ah bon? C'est marrant, j'aurais jamais deviné.
B: Vous, vous détestez les enfants, non?
A: Non, je...
B: Ben si, vous les détestez, vu que vous passez votre temps à critiquer tous les livres qu'ils aiment.
A: Je n'ai rien contre les enfants.
B: ALORS OU SONT VOS ENFANTS?
(etc.)

J'exagère à peine, et n'allez pas croire que ce genre de conversation se restreint aux after-party passablement éméchées après une longue journée de communications. Non non. Ca peut arriver à tout moment, comme par exemple lors de la séance de questions en plein milieu d'un colloque international.

Voici un exemple réel (et promis, non exagéré) d'un argumentum ad parentum d'une magnitude assez stupéfiante entendu l'année dernière lors d'un colloque.

La communication présentait une lecture marxiste du mythe du Père Noël. Juste après, une main s'est levée, avec au bout une dame entre deux âges, qui a posé, texto, la question suivante:

'Vous avez des enfants?'

La femme relativement jeune qui venait de présenter a tellement écarquillé les yeux qu'on a cru qu'ils allaient tomber à l'intérieur de son crâne et qu'il faudrait qu'on les lui remette en place dans la tête en les collant avec de la cire à l'instar de l'épisode de la poupée dans Les Malheurs de Sophie. Finalement elle a balbutié: 'Euh, je... je ne crois pas que c'est une question à laquelle je devrais répondre.'

Pas du tout perturbée, la dame a repris: 'Bon, d'accord. Mais c'est juste que franchement, vous parlez de toutes ces choses-là, mais moi j'ai des enfants, et vous ne prenez pas du tout en compte la magie de Noël, ce moment magnifique pour eux, ça se voit dans leurs yeux...'

Ca se voyait surtout dans les yeux de la présentatrice qu'elle était prête à assommer la questionneuse à coups de MacBookAir. Donc apparemment il y a des gens pour qui ça ne pose aucun problème, en plein milieu d'un colloque universitaire, de partir dans des exemples tirés de leur propre expérience fortement originale d'avoir dupliqué la moitié de leurs gènes à l'aide d'une personne de l'autre sexe. Et, encore pire, de demander comme ça, cash, à la personne en face d'eux, si elle a, elle aussi, réussi cet incroyable exploit.
  
Et si la jeune femme ne pouvait pas avoir d'enfants? Et si elle avait perdu un enfant? On n'a pas franchement envie d'entendre ce genre de révélations en plein milieu d'un colloque. Et si elle ne voulait tout simplement pas d'enfants? Est-ce que ça invaliderait sa lecture marxiste du mythe du Père Noël? Même quand les gens ne demandent pas directement si la personne a des enfants, l'argumentum ad parentum est sans doute plutôt douloureux pour les universitaires qui pour des raisons qui leur sont propres n'ont pas voulu ou n'ont pas pu avoir d'enfants, et/ou ont eu des expériences parentales plutôt traumatisantes, et n'ont aucune envie d'en parler. Oui, il est possible qu'ils continuent leurs travaux théoriques sur l'enfance et la littérature jeunesse sans qu'on leur assène à longueur de temps qu'ils sont incomplets sans la pratique et l'expérience de la parentalité. 

A ce que je sache, dans les congrès internationaux sur les hémorroïdes, on demande rarement à un spécialiste, 'Eh, scusez-moi, mais est-ce que vous avez vous-mêmes des hémorroïdes, hein?' Mais le fait est qu'en éducation, et en littérature jeunesse, ce genre de questions est chose courante. (Enfin, concernant les enfants, hein, pas les hémorroïdes. Ca serait encore plus chelou.)

Bref, non à l'argumentum ad parentum, pour les raisons suivantes et tant d'autres:

  • L'argumentum ad parentum fait la joie des réacs. Une constante de ce genre d'argument, c'est la justification implicite du patriarcat, de la 'peur de l'étranger', etc. Même des gens un minimum intelligents arrivent à dire, apparemment innocemment, qu'en 'observant' leurs gamins ils ont 'bien vu' que les garçons préfèrent les fusils ('Même quand je lui donne des poupées il en veut pas! alors!'), que leurs bébés ont plus peur du facteur noir que de la boulangère blanche, etc., et hop on retourne tous à l'essentialisme le plus primaire dans la joie et la bonne humeur. 
  • L'argumentum ad parentum est une forme de discours religieux, dans le sens où il est impossible de le réfuter. Si tu n'es pas Parent, tu ne peux pas Savoir car tu n'es pas Parent. Si tu es Parent, cependant, il t'est aussi impossible de Savoir, car tu ne te rends pas compte que mes enfants ont plus raison que les tiens. Tout ce que tu peux dire c'est que tu tolères ma foi avec respect, mais que tu appartiens quant à toi à la Secte des Non-Parents, ou à la Secte des Parents-Qui-Ont-Des-Enfants-Qui-Ne-Sont-Pas-Les-Miens, et dans les deux cas tu ne peux pas Savoir. 
  • L'argumentum ad parentum puise son origine dans la conviction intime et délirante qu'il est impossible que mes propres enfants aient tort, soient sous influence, ou soient déficients de quelque manière que ce soit. Si Toscane, Amaryllis et Cyprien agissent de cette manière, c'est parce qu'il est de l'ordre de la Nature de l'Enfance d'agir ainsi. Ils sont les porte-étendards de la Vérité de l'Enfance. Si je les observe avec attention, j'entrerai en contact avec le concept d'enfance dans toute sa pureté. Et c'est un concept magique et mystique (qui change brutalement, d'ailleurs, à l'adolescence; c'est beaucoup plus marrant d'écouter les parents se plaindre de leurs ados).
  • Personne n'aime l'argumentum ad parentum, même ceux qui s'y adonnent avec le plus d'énergie. D'ailleurs c'est sans doute eux qui haïssent le plus ce type d'argument - quand ce sont d'autres Parents qui l'utilisent. Ca se voit dans leurs sourcils tout froncés que ça les énerve à fond quand quelqu'un d'autre a le culot de sortir un argumentum ad parentum avant eux. Ca se voit qu'ils ont envie de s'écrier: 'Hého! C'est mon argument, ça!'. Et de donner leur version des faits à eux, la seule vraie, pure et véritable Image de l'Enfance. 
Parfois il s'engage un match de ping-pong verbal entre deux adeptes de l'argumentum ad parentum ('Mais moi ma fille...' 'Alors ça c'est très intéressant, parce que moi mon fils...') qui superficiellement s'attache à formuler un argument universitaire, mais qui en fait tend à démontrer la supériorité de l'un sur l'autre quant à ses nombreuses réussites en tant que parent d'enfants en tous points superbes.

L'argumentum ad parentum se décline en argumentum ad grand-parentum, tantum et onclum, marrainum et parrainum, et enfin le trop mignon argumentum ad grande-soeurum ou grand-frerum, qui est particulièrement développé chez les doctorants qui s'imaginent avec angoisse qu'ils faut qu'ils s'y mettent s'ils veulent entrer dans la clique. Dont moi.

Les questions qui contiennent un argumentum ad parentum ne sont pas des questions, ce sont des histoires de famille. Les réponses qui contiennent un argumentum ad parentum ne sont pas des questions, ce sont des histoires de famille. L'argumentum ad parentum n'est pas un argument, c'est une anecdote.

Ca ne me dérange pas le moins du monde d'écouter des histoires de famille et des anecdotes rigolotes à l'heure du café et des gâteaux. Mais quand je vais à un colloque je veux être libre d'analyser le sexisme et la discrimination raciale présents dans le livre préféré de ta gamine sans que tu le prennes comme une attaque personnelle contre son goût littéraire. Je veux être libre de dire que la fascination qu'on a pour l'enfance est due davantage à un déplacement d'angoisses existentielles qu'à la valeur objective des êtres humains qui les cristallisent, sans m'entendre dire que je comprendrai un jour quand je serrerai le fruit de mes entrailles gluant de placenta (ou pire) entre mes bras tremblants.

Ah oui, et les épisiotomies, si on pouvait éviter le sujet. Si possible.

Parce que j'ai fini par googler le truc l'autre jour et je...?

episiotomy

 Hein?